Et si la BlockChain savait rendre nos relations plus vertueuses ?

La blockchain ne serait-elle pas bien plus qu’une techno, car capable d’influencer sur nos manières de faire ? En passant par les sciences humaines et sociales, par les mathématiques et l’informatique, on vous dit comment et pourquoi !

Sur le sujet du digital, vous trouvez souvent des experts qui mettent en avant les dernières tendances de la Tech, toutes plus disruptives les unes que les autres : blockchain, deep-learning, intelligence artificielle, et bien sûr informatique quantique. Nous avons tous le sentiment d’être submergé, dépassé. Le trait est si grossier qu’on s’en met à penser que c’est intentionnel.

Aussi, ne faut-il pas s’isoler de tout ce vacarme, et se recentrer, comme le dit Jeff Bezos, sur « la véritable disruption qui se situe non pas dans l’application d’outils du digital ou de la Tech mais bien dans la recomposition de la chaîne de valeur du point de vue du client ».

La blockchain, parce que très centrée sur les cryptos-monnaies (*), est une machine dont chacun dit qu’elle est éminemment disruptive et propre à casser de nombreux standards. Que saurait-elle ne pas briser, que pourrait-elle nous apporter ?

(*) on admettra que l’usage crypto-monnaie, parce que capable de remettre en cause le pouvoir de l’émission monétaire (et donc de celui qui le possède aujourd’hui, à savoir les états et banques centrales) est sans doute le plus disruptif de tous, et donc le plus légitimement redouté. 

Commençons par comparer deux situation : 

ci-dessous, quels sont les points de ressemblance et ceux de divergence ?

Image n°1
Image n°2

Dans ces deux cas, les personnes font du commerce : de viennoiseries sur l’image n°1 et de sujets plus complexes sur la n°2. Par contre, leurs attitudes divergent. La confiance est installée sur l’image n°1, ils peuvent faire du commerce sans se poser de questions : la monnaie joue son rôle de référentiel, personne n’a de doutes sur ce qu’il pourra faire des billets et pièces en sortant du magasin. C’est ainsi qu’on comprend que la valeur d’une monnaie est basée sur la confiance qu’on a en elle > tout le monde est d’accord sur le fait que ce billet vaut 10 €, sur ce qu’il pourra en faire. 

Inversement, sur la n°2, ils n’ont d’autre choix que de lire et relire avant de signer : ils n’ont pas de référentiel commun, n’ont pas de tiers de confiance qui leur garantisse un contenu.

Pourquoi a-t-on besoin d’un tiers ? Tout simplement parce que dès que les enjeux sont importants, l’homme ne peut naturellement faire confiance à l’autre.

Ce sujet, qui relève bien sûr des sciences humaines et sociales, a été historiquement traité par la présence d’un tiers de confiance physique (un notaire) ou matériel (une monnaie fiduciaire). Il a aussi été traité plus récemment par les mathématiques et l’informatique.

Saurait-on modéliser ces comportements ?

  • La théorie des jeux est un domaine des mathématiques qui s’intéresse aux interactions stratégiques. Depuis 1944, 11 prix Nobel d’économie ont été décernés pour des recherches sur cet environnement. En 1950John Forbes Nash formalise une notion générale d’équilibre qui portera le nom d’équilibre de Nash.

Le concept se décrit comme suit : Avec un complice, vous êtes emprisonné séparément pour avoir organisé une escroquerie. Vous avez tous deux le choix d’avouer ou de nier.

Les règles sont inscrites ci-dessous :

Le mieux pour eux serait bien sûr de nier, mais faute de pouvoir communiquer, ils ne peuvent pas savoir si leur complice va coopérer. Le moindre mal étant d’avouer, il est probable qu’ils passeront chacun deux ans en prison. Le paradoxe est là : la solution toute indiquée par un raisonnement cartésien mène à une situation qui n’est pas la meilleure pour les deux joueurs. La crainte du pire fait naturellement choisir le moindre mal.

La théorie des jeux trouve de nombreuses applications : en politique (pensez à la guerre froide), en psychologie (les jeux de stratégie : échecs, poker, voire Koh-Lanta pour les plus jeunes), économique (implantation commerciale/date de sortie d’un produit), en management (que vont penser les autres si je promeus untel ?) et, nous y viendrons plus tard, en informatique.

Pour le dire plus simplement, la théorie des jeux permet de mieux comprendre les interactions sociales.

Pour aller un peu plus loin, et comprendre que le sujet est plus complexe que je ne l’ai dit ici, je vous conseille ce lien : https://ayowel.github.io/trust/, c’est ludique et complet.

  • Un autre concept s’est attaché à modéliser les comportements humains, il s’agit du problème dit des généraux byzantins. Il décrit la manière dont des généraux, qui encerclent une citadelle, doivent s’accorder sur une stratégie commune. Sachant qu’il est impossible de garantir que tous les généraux sont loyaux et que leurs messagers le seront aussi, quelle stratégie peuvent-ils adopter, quelles sécurités peuvent-ils prendre ? Ce sujet est resté sans solution jusqu’il y a environ10 ans.

Ce concept est destiné à concevoir des modèles aptes à continuer à fonctionner même si l’un des composants de fonctionne plus. Il est couramment utilisé pour les systèmes informatiques. En informatique, les pannes sont dites byzantines quand le système donne des résultats aléatoires. Appliqué à des modèles humains, les pannes peuvent être de l’ordre du retrait ou de la malveillance.

L’application à la blockchain

A ce stade, vous vous questionnez sans doute sur la raison qui a pu m’amener à vous parler de jeux et de généraux. Voici pourquoi : associées à la cryptographie, la théorie des jeux et le concept des généraux byzantins permet de sécuriser une blockchain. Peut-on en effet concevoir qu’elle ne résiste pas à des pannes aléatoires dites byzantines ? Peut-on s’assurer du comportement des acteurs qui ont la charge de sécuriser la blockchain, de ceux qui l’utilisent ? Non, bien sûr. 

Tirons au clair une définition communément exprimée (et souvent incomprise) ainsi : une blockchain est un « protocole distribué et sécurisé par un modèle dit de « proof of work/stake ».

Fabriquons ensemble et de manière imagée une blockchain sur l’exemple de bitcoin : je vais transmettre un fichier par mail à 10 d’entre vous. En l’état, rien ne vous empêche de le modifier.

Nous allons donc nous fixer 3 règles (c’est le « protocole », imaginons que nous le signions) :

  • Le fichier original sera celui qui est majoritaire parmi nous
  • Nos ordinateurs seront reliés les uns aux autres, s’interrogeront pour savoir si l’un d’entre nous n’a pas modifié une donnée
  • Celui d’entre nous qui aura un fichier différent le verra remplacé par celui qui est majoritaire

Voilà, c’est tout. Cherchez la faille de ce modèle ! Pour autant que notre blockchain soit étendue, nous avons là un système sécurisé. L’est-il à 100%, pas encore. On ne peut exclure l’infidélité d’une majorité des acteurs, fussent-ils nombreux. Ajoutons donc la « proof of work », appelons-là preuve de travail (il existe d’autres procédés qu’il n’est pas nécessaire de développer à ce stade) :

Les 10 acteurs ci-dessus sont appelés « mineurs » (en référence aux chercheurs d’or). Par protocole, ils ont les devoirs et les droits suivants :

  • Vous stockerez la blockchain sur votre serveur (il y a donc dans notre exemple 10 blockchain identiques)
  • En contrepartie de ce devoir, il vous sera soumis toutes les 10 mn un calcul d’une extrême complexité (ça ressemble à un Sudoku – c’est très difficile à faire, mais facile à vérifier). Le 1er d’entre vous qui trouvera le résultat sera rémunéré en bitcoin.

Puisque le calcul est d’une grande complexité, les mineurs doivent investir dans du matériel extrêmement spécifique et puissant, et donc très cher. C’est cet investissement qui les rend fidèles : Peut-on imaginer que, ne serait-ce l’un d’entre eux ne joue pas le jeu du protocole ? Probablement pas, il serait exclu et risquerait de perdre son unique source de revenus. Peut-on imaginer qu’une majorité parmi des milliers de mineurs ne joue pas le jeu ? Évidemment non, le risque est trop important (cf théorie des jeux). Peut-on imaginer que l’un d’entre eux investisse jusqu’à devenir majoritaire et puisse ainsi voler des bitcoins ? Non, au-delà du coût d’une telle attaques (environ 15 Md $ à ce jour), il s’exposerait à ce qu’il vient de voler perde immédiatement sa valeur (souvenons-nous qu’une monnaie ne vaut que par la confiance qu’on a en elle). En forçant le trait, on saurait dire que c’est l’instinct de préservation et/ou la cupidité qui rend les mineurs fidèles au protocole. En d’autres termes, disons qu’ils sont adaptés aux usages actuels de l’économie.

Plus scientifiquement, on dira que le protocole des blockchain a bien compris la théorie des jeux et le problème des généraux byzantins.

       Synthèse

Nous avons vu le fonctionnement d’une blockchain, qui sait trouver d’autres usages que les crypto-monnaies, et peut servir de machine à fabriquer des preuves. Elle sait en effet dire de manière infaillible : tel jour, telle heure, cette donnée était à tel état.

Nous avons aussi vu comment modéliser des comportements, et tenir compte de ceux-ci pour fabriquer un modèle solide. Nous nous sommes aussi décrits comme étant (parfois) méfiants et malicieux, adaptés au modèle économique qui nous gouverne.

Dans des relations commerciales, décrivons-nous plus simplement comme ayant des intérêts divergents.

Puisque celui qui triche (mineur ou utilisateur) sera certain de se faire prendre la main dans le pot de confiture, la blockchain, accompagnée de ContractChain pour une revue documentaire, ne saurait-elle agir en « tiers auquel on peut faire confiance » ?

Et donc, ne serait-on pas capables de rendre nos relations plus vertueuses, avec une confiance enfin devenue implicite ?


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