Les monnaies digitales : une réponse à la crise ? 1/2

Depuis longtemps exploitées, les cryptomonnaies reviennent sur le devant de la scène en ces temps de crise sanitaire.

La crise sanitaire due au virus Covid-19 – et son impact économique attendu – remettent les monnaies digitales (digital currencies) sous le feu des projecteurs et en particulier les monnaies digitales fiat des banques centrales – MDBC (Central Bank Digital Currency – CBDC). 

Comme le rappelle Marcelo Prates (Banque centrale du Brésil), « En temps de crise et d’incertitude radicale, la recherche d’alternatives qui peut améliorer la vie quotidienne s’intensifie ». Le Bitcoin a ainsi été lancé six mois après la chute de Lehmann Brother en 2008. À fin mars 2020, 5 261 cryptocurrencies sont référencées sur la plateforme d’échange coinmarketcap, avec une capitalisation de 183,8 milliards de dollars US, dont 121 milliards USD pour le seul Bitcoin. Ces produits sont souvent considérés comme des actifs que des monnaies, étant davantage des produits d’investissement (de spéculation) que des moyens d’échange et réserves de valeur.

La crise actuelle est l’occasion d’accélérer les projets déjà initiés auparavant. En tant de crise sanitaire, la monnaie digitale est ainsi vue comme une alternative plus saine aux espèces qui peuvent véhiculer le virus et qui limitent la possibilité de distanciation sociale. Une monnaie digitale de banque centrale est en outre vue comme un moyen de verser des allocations directement aux bénéficiaires. Plus largement, les monnaies digitales sont très liées aux travaux en faveur d’une économie résiliente verte et bleue. 

Les monnaies privées ne sont pas nouvelles

L’histoire peut témoigner de l’existence de longue date de monnaies communautaires. Les  « systèmes d’échange local » dans leur version moderne (organisés sous forme informatique) ont émergé notamment aux États-Unis dans les années quatre-vingt, dans un contexte de récession économique. En France, les SEL se sont particulièrement développés à partir de 2010, encouragés ensuite par une loi de 2014 les reconnaissant comme moyen de paiement légal. Ils seraient plus d’une quarantaine aujourd’hui. 

Au Brésil, des centaines de monnaies locales ont été créées depuis 2002, permettant de relancer l’activité économique locale et de redynamiser certains quartiers des favelas. 

En Suisse, le WIR, a été créée en 1934 comme une monnaie pour les professionnels, elle est utilisée par plus de 60 000 entreprises aujourd’hui.

Globalement, les SEL ont en principe un taux de change fixe avec la devise du pays. Leur objet communautaire et leur construction les limitaient jusqu’alors à être domestiques, puisqu’il s’agissait de favoriser les échanges au sein d’économies circulaires locales. Grâce à des technologies comme le DLT, de nouvelles solutions de ce type émergent aujourd’hui à l’échelle globale, comme Seeds. 

Les monnaies digitales de banque centrale

Dans ce contexte, il est naturel que les Banques centrales s’intéressent elles aussi à la monnaie digitale.  Le premier avantage d’une MDBC de détail est qu’il s’agit d’une monnaie de banque centrale, revêtant donc les mêmes avantages que les espèces : relativement aux moyens de paiement scripturaux, la MDBC de détail est un instrument de paiement parfaitement liquide et sécurisé, mais sans les coûts associés à sa production, sa sécurisation et sa distribution – partagés avec les banques. 

Elle permet en outre des transactions en temps réel – comme le cash – et elle s’affranchit de la notion de reconnaissance de dette (papier via le chèque, électronique via le paiement par carte) qui est intermédiée par les établissements de paiement (c’est l’introduction de la reconnaissance de dette qui est d’ailleurs à l’origine de la création des premières banques). La MDBC se retrouve entre la monnaie à court légal (seul le fiduciaire dispose de ce statut à ce jour) et de la reconnaissance de dette que sont les autres moyens de paiement existants. Mais pour des raisons de lutte contre la fraude et le financement d’activités illicites, une MDBC ne pourra être aussi anonyme que les paiements sous forme fiduciaire (en deçà des montants maximums imposés par les réglementations pour les paiements en espèces) ; chaque transaction fera nécessairement l’objet d’un enregistrement, que la solution choisie soit account-based ou non. Mais les banques centrales peuvent également émettre des monnaies digitales de gros auprès d’intermédiaires agréés uniquement, servant pour les opérations entre banques, les règlements de titres, etc.

80% des banques centrales y travaillent

Selon une enquête de la Banque des Règlements Internationaux en 2019, 80% des banques centrales étudiaient les monnaies digitales ou s’apprêtaient à le faire, contre 70% l’année précédente. La Suède avait annoncé fin février lancer sa MDBC, l’e-Krona, sous forme de test jusqu’en 2021. Fin août 2019, la Banque centrale de Chine (People’s Bank of China) a annoncé le lancement imminent d’un renminbi (RMB) numérique, nommée DCEP (Digital Currency Electronic Payment), sur laquelle elle travaillait depuis quatre ans. L’objectif affiché par la PBoC est bien de proposer une alternative aux espèces pour les paiements de détail. Autre raison, non négligeable, la PBoC veut proposer une alternative aux solutions de paiement proposées par les grandes entreprises chinoises Alipay et Wechat Pay, qui ne sont pas interopérables entre elles.

Il y a encore une année, l’on pouvait douter du sérieux des banques centrales vis-à-vis de l’émission de monnaies digitales fiat. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Reste à savoir qui sera la première…


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