Il est à la mode de dire que le projet Libra est mort, particulièrement maintenant que Visa, Mastercard, Stripe, Paypal et eBay ont finalement refusé à joindre l’Association Libra (pour l’instant), mais c’est prématuré. Il y a actuellement 21 membres de l’Association Libra et chacun de ces membres incluant Facebook peut uniquement être représenté par un maximum d’une voix ou de 1 % du total des voix au sein du conseil. Il y a aussi Calibra, le « digital wallet » Libra de Facebook, qui a une deuxième voix. Commençons déjà par ne pas l’appeler Facebook Libra, mais “Libra” simplement, ça serait un bon début.

Les cryptomonnaies globales

En peu de temps, Libra a complètement disrupté la discussion sur les cryptoactifs. Le discours « crypto is bad » des Autorités et Banques centrales est devenu « Une crypto-monnaie nationale ou globale résoudra pas mal des difficultés sur les sujets tels que le transfert de fonds transfrontaliers, les micro-transactions et les personnes non-bancarisées. Cependant, elle doit être administrée « démocratiquement » par l’Etat et non pas par un grand groupe ou, plus pire, être décentralisée.« 

Le message est clair : même si l’Association Libra n’arrive pas elle-même à créer une crypto-monnaie globale, il y aura d’autres. En fait, il y en a déjà.

En Chine, la DCEP (Digital Currency Electronic Payment), le projet de « Central Bank Digital Currency » commence déjà à être utilisée par les institutions financières chinoises en mode test. Le LINE Pay et Link crypto-monnaie du LINE Messenger sont désormais accessibles à plus de 180 million utilisateurs en Asie de Sud Est et 90% du marché japonais. La question n’est pas de savoir s’il y aura une crypto-monnaie régionale ou globale mais plutôt de savoir si elle sera issue d’un Etat ou d’un grand groupe.

Pour être clair:

– Libra n’est pas une banque.

– Il n’y a pas de données privées stockées dans la blockchain de Libra.

– Il s’agit d’une technologie simple, on ne doit pas avoir peur de Libra

Usages et finalités de la cryptomonnaie

Si nous devrions avoir peur de quelque chose, ça serait de la mise en oeuvre d’une utilisation spécifique de Libra. Calibra, le logiciel de Facebook qui intégrera la fonctionnalité de paiement dans l’écosystème Facebook, peut devenir la plus grande banque du monde dès son lancement. Un tiers du monde se connecte mensuellement à Messenger, Instagram ou WhatsApp. Imaginez les possibilités pour Facebook s’ils peuvent combler les métadonnées de ces transactions avec vos données qu’ils possèdent déjà.

Mais il y aura également le portefeuille numérique d’Uber ou peut-être Visa, Vodafone ou Free. Il y a déjà plein d’exemples montrant de bon ou mauvais comportement concernant les données de clients. Est-ce que ces grands groupes respecteront ce nouveau pouvoir? Vont-ils mieux se comporter que les Etats ou pas ? N’y a-t-il pas de mauvais gouvernements et de bonnes entreprises en plus des bons gouvernements et des mauvaises entreprises? La question n’est pas si une crypto-monnaie globale doit être souveraine mais à qui on peut davantage faire confiance.

Une gouvernance démocratique

Les banques centrales commencent désormais à demander à ce que les crypto-monnaies de ce type seraient « démocratiques » au niveau de leur gouvernance. Mais aujourd’hui, est-ce que les citoyens ont vraiment un appui direct sur la masse monétaire ou les taux d’intérêt ? La gouvernance décentralisée des monnaies numériques pourrait-elle être plus démocratique ?

Dans l’objectif de combattre un taux d’inflation annuel de 50%, l’Argentine vient de limiter l’accès aux dollars américains à 200 dollars par mois. Suite à cette limitation, on voit désormais l’activité la plus élevée de Bitcoin en Argentine depuis toujours. La situation économique actuelle et la stabilité des banques au Liban sont encore pires.

Ma question est simple: « si je ne peux pas dépenser mon argent sans permission, est-ce qu’il est vraiment à moi? »

Finalement, la discussion Libra ne concerne pas seulement Libra. Libra pourrait changer le monde, pour le bien mais aussi pour le mal. Par contre, un mélange de crypto-monnaies souveraines, issues de grands groupes, et éventuellement décentralisées (« permissionless ») nous donneront un choix plus sûr pour savoir comment garder et dépenser notre argent.