En finance aussi, une hirondelle ne fait pas le printemps…

L’information a fait du bruit dans le microcosme financier comme dans la presse grand public. L’effet d’une bombe.

Alors que la moitié d’entre eux avait disparu depuis la crise de 2008 malgré l’exceptionnelle hausse du cycle boursier mondial entre 2009 et 2020, alors que le gouvernement, les banques et les assurances avaient lancé en fin d’année dernière le nouveau Plan d’Epargne Retraite (PER) avec de nouvelles contraintes pour les inciter à arbitrer une partie de leur épargne des fonds euros et livrets sans risques vers les marchés financiers, alors que la crise Covid-19 semblait tout remettre en cause avec le pire effondrement boursier de l’histoire… L’incroyable, l’inattendu, le miraculeux est arrivé : les épargnants sont revenus en bourse !

Patrick Herter, fondateur de FRNI et observateur engagé des marchés financiers, nous rappelle qu’en épargne comme en météo, « une hirondelle ne fait pas un printemps ». Surtout en ces temps de dérèglement climatique…

La réapparition de l’épargnant-investisseur – premier de cordée ou queue de comète ?

Début avril, la Direction des Marchés de l’AMF publie une étude sur : « Le comportement des investisseurs particuliers pendant la crise Covid-19 » pendant les six semaines de forte volatilité, du 24 février au 3 avril. C’est une triple surprise

  • Leurs achats d’actions françaises ont été multipliées par 4 et le volume global multiplié par 3, pour un solde de +3,235 Mds € !
  • Une part significative de ces opérations a été le fait de nouveaux clients, avec plus de 150 000 nouveaux investisseurs !
  • Ces nouveaux clients ont entre 10 et 15 ans de moins que les investisseurs habituels (autour de 40 ans).

La presse relaie l’information, souvent avec exaltation : 

  • « Ces épargnants qui se ruent en Bourse » (Le Monde – 14/04)
  • « Les épargnants reviennent massivement en Bourse » (L’Agefi Actifs – 28/04)
  • « Les épargnants reprennent goût aux actions » (Gestion de Fortune – 28/04)

La réalité est plus mesurée : champions de l’épargne (14,9% de leur revenu disponible brut attendu en 2019 par l’INSEE), les Français l’ont dopé en confinement du fait de leur non-consommation (épargne évaluée de 35 à 40% sur la période par Philippe CREVEL, directeur du Cercle de l’Epargne) mais privilégient toujours l’épargne de précaution avec :

  • Le record de collecte sur dix ans avec 3,82 Mds € en mars et 7,39 Mds €en avril sur les livrets pour un total de 428,2 Mds € d’encours ;
  • La multiplication par trois de leurs dépôts bancaires en mars (20 Mds €) pour un total de 515 Mds € !

Avec 50% d’épargnants en moins exposés aux marchés depuis 2008 (de 16 à 8%), des marchés qui ont prouvé leur extrême fragilité et une situation économique plus qu’inquiétante n’engageant pas à la prise de risque, les 150 000 nouveaux investisseurs apparaissent moins comme des « premiers de cordée » que des queues de comètes, des « étoiles filantes », plus opportunistes que fidèles…

Avec des marchés moins lisibles et une économie en crise, y a-t-il encore le temps pour investir ?

En réalité, le dilemme de l’épargnant n’a pas été résolue par la crise Covid-19 – qui peut penser le contraire ? Les achats d’opportunité – même surprise – de quelques milliers d’entre eux ne changeront pas durablement le paysage ni la réticence des Français à exposer leur épargne. 

Si la brutalité de la baisse n’a pas laissé le temps aux investisseurs particuliers de réagir, elle leur a confirmé la dangerosité des marchés. Si les nouvelles contraintes d’accès aux fonds euros ne les ont pas aidé à arbitrer leurs positions risquées, elles leur ont confirmé leur manque de protection à l’intérieur des produits. Si le spectaculaire rebond des places financières, tout particulièrement américaines, peuvent les rassurer, l’annonce du désastre économique ne donne leur pas non plus « l’envie d’avoir envie » de retrouver l’ivresse des montagnes russes, surtout à des niveaux ré-appréciés.

Y a-t-il encore un temps pour investir ? A l’instabilité du présent, à l’incertitude de l’avenir répond la frilosité naturelle des épargnants. Ne seraient-ils pas même plutôt en voie de disparition ?

L’épargnant, espèce en voie de disparition sur les marchés ?

Déjà rares, les investisseurs particuliers français apparaissent sur les marchés comme une espèce dont on s’efforcerait sans succès d’augmenter la population en attirant dans les enclos – ici un PER, là un PEA, là encore une Assurance vie – par tous les moyens de séductions, de pédagogie et de contraintes, les très nombreux et majoritaires sujets en liberté, peu enclins à abandonner leur sérénité pour l’expérience et dont certains, qui se sont autrefois échappés, n’ont, semble-t-il, pas la moindre intention de revenir…

Rien n’y fera, pas même les inaltérables formules de l’investissement dans la durée les yeux fermés, en confiance de l’expertise de gérants autant malmenés qu’eux depuis trois mois, sans prise en compte de leur date d’investissement, avec pour seul horizon un calendrier personnel de long terme hypothétique considéré insensible à l’aléa économique, à la difficulté sociale, voire même à l’opportunité financière hors des marchés eux-mêmes ! Sans amélioration de la maîtrise du risque tout au long de la durée de leur investissement, comment les faire venir ?

Dans un environnement économique qui ouvre un nouveau chantier d’urgence – le soutien aux entreprises et à l’activité – peut-être faut-il même craindre que les pouvoirs publics ne poussent pas autant qu’ils l’avaient annoncé l’épargne longue. Pour le moment, celui qui manque, ce n’est pas l’investisseur particulier : c’est le consommateur…


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