Comment voyez-vous le fait que le système de réglementation RSE s’étoffe et s’enrichisse ? Est-ce plus difficile à gérer ?

@Nicholas Vantreese

Parce que nous sommes une banque à capitaux publics, nous n’étions pas assujettis aux premières obligations de reporting extra-financiers (loi NRE). Néanmoins, nous nous sommes imposés de faire ce fameux reporting avant que la loi ne finisse par nous l’imposer (loi Grenelle 2). Nous nous disions qu’en tant qu’entreprise responsable, nous nous devions de communiquer sur ces sujets-là. On s’est auto-appliqué la loi, alors que nous n’y étions pas soumis. De même, nous avons fait vérifier très tôt toutes nos informations par les Commissaires aux Comptes avant que cela ne devienne une obligation réglementaire. Et nous communiquions déjà sur l’impact de nos encours avant que la loi sur la transition énergétique nous le demande.

Le terrain réglementaire sert finalement davantage aux acteurs les moins avancés. Cela crée ce que l’on appelle un level playing field pour que tout le monde puisse jouer avec les mêmes règles du jeu. Finalement, je vois la multiplication des réglementations comme une bonne chose.

J’ajouterai qu’à côté du hard law, il faut voir ce qui relève plus de la soft law : des directives moins strictes mais qui font néanmoins bouger les lignes. Aujourd’hui, des acteurs comme les Nations Unies proposent des référentiels qui ne sont pas dans le droit dur mais qui sont regardés par le monde entier. Tous s’en inspirent, c’est par exemple le cas des Objectifs de Développement Durable. Les acteurs s’en servent pour justifier de l’impact concret de leurs actions. Il y a aussi des principes davantage propres au secteur financier comme les Principles for Responsible Banking qui viennent juste d’être soumis à consultation publique.

On voit donc que même si ce n’est pas de l’ordre du droit dur, il y a une conscience collective qui s’éveille et qui se saisit de ces sujets pour proposer des référentiels qui font autorité sans que cela passe par la case réglementaire. Il s’agit davantage d’une autorité morale qui s’impose d’elle-même.

Est-ce que parfois les politiques de RSE des entreprises de la finance ne sont pas trop éloignées des enjeux réels de leurs parties prenantes, oubliant de les inclure ?

@François Garreau

Cette question est essentielle ! Je vais vous donner un exemple : moi je suis contre la faim dans le monde et je prends des engagements pour lutter contre. Mais pour un secteur comme l’assurance, ce n’est pas le sujet on l’on nous attends – je suis volontairement cynique. On s’en préoccupe pas non pas parce que ce n’est pas importante mais parce que cela n’a aucun impact matériel sur notre business. Par contre, si je dis que je prends des engagements contre le réchauffement climatique, ça devient très concret et matériel pour le secteur de l’assurance car les conséquences sont réelles pour notre business et nos clients. Si les engagements n’ont pas d’impact sur les métiers et les clients, c’est un peu la danseuse du président. On en reste au stade du divertissement ! Il faut que les enjeux sont le plus matériel possible pour qu’ils soient perçus et compris par toutes nos parties prenantes , nos collaborateurs et nos clients notamment.

Chez Generali, nous avons créé une fondation basée à Venise, THSN (The Human Safety Net), qui à ce jour porte deux engagements : le premier, c’est la pauvreté et nous voyons bien en tant qu’assureur de particuliers et l’impact que la pauvreté a sur la santé et le développement des enfants et des familles. La fondation, aidée d’associations, accompagne des familles ayant des enfants entre 0 et 6 ans “nous ne voulons pas que des enfants pauvres deviennent des adultes pauvres”. Nous encourageons les collaborateurs et les agents Generali à s’inscrire dans cette démarche-là. Notre deuxième engagement est d’accompagner l’entrepreneuriat des migrants. Aujourd’hui, la migration est très liée aux dérèglements climatiques. Pour nous pays européens, la solution est, non pas seulement de socialiser l’aide aux migrants honnis des mouvements populistes, mais d’aider les migrants à s’intégrer économiquement. Nos engagements vont dans ce sens et les études ont montré que cette dynamique permet de créer de la valeur et même des emplois. Nous accompagnons cet entrepreneuriat en s’appuyant sur des réseaux et des associations (tel que SINGA) auquel peu de migrants pourraient accéder facilement.

Nous avons également des enjeux collectifs qui sont liés à notre business : nous avons par exemple développé une analyse des risques naturels très fine, grâce à la géo-intelligence, sur les risques que peuvent connaître nos assurés, particuliers ou professionnels. Par exemple, nous avons pu prévenir les assurés concernés par les inondations de l’Aude en octobre 2018, plusieurs heures avant Météo France. Cela montre que la haute technologie est extrêmement pertinente dans nos métiers.

@Nicholas Vantreese

Nous avons une mission d’intérêt général : elle porte sur notre activité bancaire, sur la promotion du micro-crédit, et l’accueil de populations fragiles au travers du Livret A. Pour répondre à cette mission, la Banque Postale a mis en place un Action Tank baptisé « L’initiative contre l’exclusion bancaire » qui regroupe l’ensemble des associations spécialisées dans l’exclusion : le Secours Populaire, l’Armée du Salut, etc. En tout, une douzaine d’associations composent cet Action Tank. Les parties prenantes sont donc embarquées dans nos réflexions. Ce sont même elles qui nous ont aidé à construire un élément clé du dispositif de lutte contre l’exclusion financière : L’Appui. Il s’agit d’une plateforme d’écoute et de conseil accessible à tous les clients de la Banque Postale. Les téléconseillers n’ont aucun objectif commercial, ils n’ont d’ailleurs même pas le droit de vendre des produits. Ils aident par exemple à faire des aides au diagnostic sur des états des lieux budgétaires, la comptabilisation des recettes et des dépenses, etc. Quand nous ne pouvons pas les aider autant que nous le voulons, nous mettons les personnes en relation avec des associations comme Cresus. Cette plateforme s’adresse aux particuliers, avant qu’ils ne tombent en surendettement. Elle a largement été saluée par les associations puisque cela répondait à leurs demandes. C’est une illustration très concrète de la façon dont les parties prenantes sont intégrées dans nos réflexions, au plus près de la stratégie.

Quels efforts restent à poursuivre pour engager une finance responsable globale ?

@Nicholas Vantreese

Sur ce sujet, on sort du périmètre de La Banque Postale. Le sujet de la finance durable est en pleine mutation. La COP 21 a été un déclencheur pour beaucoup d’acteurs. Le discours de Marc Carney, Gouverneur de la Banque d’Angleterre, à la tête du du Conseil de Stabilité Financière du G20 a marqué tous les esprits et a généré la création de groupes de travail internationaux qui planchent spécifiquement sur le risque climatique et sur la façon dont le système financier peut être résilient par rapport à tous ces enjeux. La Commission Européenne s’est elle-même emparée de ces sujets : il y a des groupes d’experts techniques qui réfléchissent actuellement à la façon de “verdir la finance” et de répondre aux enjeux de transition énergétique.

Il n’y a plus ou très peu de réticences à aborder ces sujets-là. Alors que la démarche était plus compliquée il y a quelques années, désormais, tout le monde est engagé pour un système financier qui soit le plus englobant possible prenant également en compte les enjeux extra-financiers. La France a joué le rôle de bon élève au niveau international avec la loi sur la transition énergétique et ce fameux article 173 que le monde entier nous envie. Il est justement en train d’être récupéré par la Commission Européenne qui s’en inspire pour le droit européen.

La dernière étape qui est en train d’être franchie, c’est la montée en puissance des banques centrales, et des des autorités de régulation du secteur bancaire. Ce sont elles qui donnent le la au travers des politiques monétaires.

L’année dernière, la création du réseau Network for Greening the Financial System (co-présidé par les gouverneurs de la Banque de France et de la Banque de Chine) a montré que ces instances réfléchissent à la façon d’intégrer les enjeux environnementaux dans leurs politiques monétaires et financières.

En revanche, il faut rester lucide : nous ne sommes pas encore au top : nous l’avons vu grâce à des campagnes récentes d’ONG qui mettent le doigt sur des acteurs financiers qui continuent à investir dans des secteurs critiques pour l’environnement. Pour autant, le secteur financier dans son ensemble est sur la bonne voie et avance.

@François Garreau

La prochaine frontière pour la RSE et la finance responsable  pour accroître son impact sera celle la distribution et la formation de nos réseaux ! J’ai commencé à le faire pour une centaine de professionnels (CGPI, salariés). Il est nécessaire de former les réseaux : pour créer un véritable marché, on doit en parler ! C’est un des engagements fort pris par notre fédération (FFA).

Comme beaucoup de personnes, je veux aujourd’hui que mon épargne ait un impact. Je n’accepterais plus de reverser une partie de mon épargne dans des entreprises qui vont directement ou indirectement financer des Entreprises en infractions avec mes valeurs ou ayant un impact négatif  sur l’environnement, la santé, le climat,… Aujourd’hui, nous devons être capable de proposer des produits qui offrent à performance équivalente voire supérieure des impacts positifs pour la vie des gens, leur environnement, leur sécurité sanitaire, etc …

Il faut donc également faire des progrès et des efforts en matière d’analyses et de mesures d’impacts. Nous devons pouvoir raconter des belles histoires et le storytelling doit être vérifié. Car lorsque l’on parle d’offre RSE, on parle de produits vérifiés par des tiers indépendants, des OTI (Organismes Tiers Indépendants). C’est le cas en particuliers dans la finance responsable avec les labels d’Etat ISR et TEEC.

Des efforts doivent aussi être faits pour former les gérants : il faut inclure dans nos systèmes d’informations des capacités à piloter ces sujets ESG- Climat . Cela doit être inclus dans les mandats de gestion et pilotés par les gérants eux-mêmes, pour ne pas qu’ils aient le sentiment qu’on leur rajoute une couche avant de faire du vrai business.

Des sociétés comme SEB et La Camif.fr le font très bien : ils ont des engagements contre l’obsolescence programmée ou le Made in France et sur ce type de sujets, nous pouvons avoir des KPIs très concrets. Sur d’autres secteurs, on reconnaît les entreprises des plus respectables et celles qui n’hésitent pas à avoir des pratiques honteuses comme certaines boissons très sucrés qui assèchent des nappes phréatiques entières en Afrique pour ses productions. En termes d’ESG, ce n’est plus acceptable. Ces pratiques irresponsables sont encore nombreuses et il ne faut s’étonner si ces dernières  sont désormais régulièrement mis en cause par des parties prenantes !

Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix : nos ressources sont de plus en plus limitées, le stress hydrique est maintenant  critique dans certaines zones comme en Chine, en Afrique au Mexique et même dans certains Etats Américains. Et le manque d’eau a un impact direct sur la biodiversité, sur les migrations et sur la santé humaine ! Aujourd’hui, les hôpitaux sont obligés de re-former nos futurs médecins aux maladies tropicales, rendez-vous compte…

En tant qu’assureur, nous travaillons sur des temps très longs : nous raisonnons en demi-siècle ! La finance responsable doit aligner ses investissements sur du long terme. Cela va de l’investissement dans la dette souveraine à l’investissement dans la petite PME.

Les agences de notation financière sont vigilantes désormais sur ces sujets. Mais certaines instances découvrent encore aujourd’hui qu’il existe des agences de notation extra-financière ! En septembre 2018, Generali était la première société italienne à avoir intégré le DJSI (Dow Jones Sustainable Index). Je suis extrêmement fier que l’on y soit car c’est très compliqué de l’intégrer et c’est un réel marqueur d’entreprise responsable.

Ma mission auprès des assureurs est de post-rationnaliser, de leur dire qu’il y a déjà beaucoup de choses qu’ils font très bien mais qu’il existe une nouvelle grille de lecture sur laquelle ils peuvent être évalués et sur laquelle on peut progresser. Et pour que cela fonctionne, il faut que la direction soit convaincue. J’ai la chance de travailler avec des dirigeants qui le sont. Pour un dirigeant qui pense que tout cela n’est que de la “comm”, c’est très difficile pour ceux qui le suivent et sont en-dessous.

Je vois clairement que les choses ont évolué les deux dernières années, que ce soit à la FFA, à Generali ou chez nos amis confrères. L’assurance est un secteur qui a énormément évolué et qui est essentiel dans nos vie individuelle et collective. Aujourd’hui, l’assurance a une responsabilité toute particulière dans le développement, le ralentissement voire l’arrêt de certaines activités nuisibles  : il n’y a pas une banque qui prête à un particulier ou un professionnel s’il n’a pas d’assurance. La difficulté c’est qu’il existe dans le monde des capacités d’assurances importante qui ne partagent pas forcément notre vision. C’est donc un ensemble d’engagements et d’actions publiques et privées et au moins à l’échelle Européenne que cette responsabilité pourra s’exercer pleinement.

Plus proche de nous, l’enjeu dans les années à venir est de montrer à voir ce qu’est notre mission : faire de la prévention, améliorer la capacité à rebondir de nos clients après un choc. Il faut retravailler nos modèles économiques autour de cela car nous devons rester solvable : la prévention est plutôt vue comme génératrice de coûts et non comme une ressource potentielle future. Il est nécessaire de réfléchir à ces nouveaux modèles économiques.

Nicholas Vantreese - La Banque Postale RSE

Nicholas Vantreese est Responsable RSE du groupe La Banque Postale. A ce titre, il élabore et déploie la stratégie de Développement Durable de la Banque, pilote la politique environnementale et garanti la bonne prise en compte des critères extra-financiers dans les métiers de la Banque. Il supervise également la remontée des informations dans le cadre du reporting extra-financiers.

Nicholas a débuté sa carrière dans le conseil, en management interculturel d’abord, puis à l’international (Nigéria, GB, Belgique) en tant que Sr Process Consultant aidant de grands groupes (Total, ABB, Dexia) à développer, mettre en place et assurer le suivi de nouveau système de management opérationnel.

En 2006, il rejoint l’Observatoire sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises (ORSE) en tant que Responsable du Club Finance. Il est alors chargé d’animer le réseau des responsables DD des banques/assurances de la Place de Paris et de proposer des outils afin de les accompagner dans le déploiement stratégique de leur démarche de RSE et de Développement Durable.

Fin 2007, il rejoint le pôle Développement Durable à La Banque Postale, dont il prend la responsabilité en 2012.

Nicholas Vantreese est titulaire d’un Master en Management international de Skema business school, ainsi que d’un minor en Cross Cultural Behavior de l’Université de Concordia au Canada.

François Garreau - Generali FFA RSE

François Garreau a exercé la majorité de sa carrière dans l’industrie financière.

D’abord manager au sein de Procter & Gamble en 1988, il devient contrôleur de gestion en 1989 successivement au sein de la BNP, puis du Groupe Caisse d’Epargne, où il occupe ensuite le poste de responsable des analyses stratégiques rattaché au département marketing. En 1995, il évolue en tant que directeur marketing et communication au sein de la division Ecureuil Assurances IARD (Incendie, Accidents et Risques Divers).

François Garreau rejoint Generali IARD en 2000 en qualité de responsable marketing particulier et professionnel. En 2003, il est nommé inspecteur pour l’Ile-de-France au sein de la filiale Generali Vie.

En 2008, il prend la fonction de directeur adjoint en charge de la communication et de la RSE au sein de Generali France. Depuis 2013, François Garreau est en charge de la Mission RSE auprès du ComEx pour Generali France. Il préside également la commission Développement Durable de la Fédération Française de l’Assurance (FFA) depuis 2018.

Abonnez-vous
au magazine !

Recevez chaque trimestre 68 pages de contenus d’acculturation de la finance et de l’innovation, organisées en 5 grandes rubriques :

  • Actualités
  • Analyses
  • Des dossiers spéciaux
  • Des tribunes
  • Des grandes interviews
  • À la découverte des écosystèmes régionaux

Offre flash 50 € / an

Au lieu de 56 € / an

*Offre valable jusqu'au 30 Octobre

Je m'abonne