Hong Kong, Cryptomonnaie : de l’usage et de la puissance #1

Ce qui se produit en ce moment même en Chine est saisissant. Ce qui se produit également aux États-Unis, en réponse aux décisions de Pékin vis-à-vis de Hong Kong est aussi révélateur. Mais si on observe cela par le petit bout de lorgnette, alors la situation ne semble pas très claire et l’on peut rapidement l’associer à une simple démonstration autoritaire venant d’un gouvernement fort, dans une culture millénaire très hiérarchisée. Heureusement, le domaine des affaires, et de la finance en particulier, sait se montrer patient afin que se révèlent les intentions véritables, mais il n’est cependant pas dépourvu d’anxiété et les doutes s’intensifient sur « le monde d’après ». 

Dans ce dossier, nous allons nous intéresser spécifiquement à deux aspects (en deux articles, celui ci étant le premier) qui semblent différents, au premier abord, mais se révèlent en fait d’une grande importance afin de comprendre le nouveau contexte en cours de constitution, ici : Hong Kong et la Cryptomonnaie. 

Rapide cartographie des puissances financières 

Nous pouvons considérer que les agents économiques, les citoyens du monde entier, évoluent dans trois grandes puissances financières, trois doctrines financières pour être exact, avec leurs conditions et leurs impacts sociaux. 

Naturellement, la plus fameuse est la doctrine financière anglo-saxonne (américaine principalement), vient ensuite la doctrine européenne, puis dans une certaine mesure la doctrine islamique. Chacune de ces doctrines s’appuie sur un stade d’évolution, de perception de l’argent, de son usage, de ses potentiels et est généralement sous tendu par une culture, par une confiance en l’existence ou par une volonté d’aborder l’existence qui lui est bien spécifique. 

Finance anglo-saxonne / américaine : Cette industrie est, aujourd’hui, la plus puissante de l’univers économique et financier. Elle joue un rôle clé dans le développement des technologies et sert les intérêts de puissance des États-Unis d’Amérique. Cette finance est dirigée par la foi qu’ont les Américains, notamment, dans leur exceptionnalisme et leur destin magnifique de grands leaders, de capitaines d’industrie, d’innovateurs chevronnés. Cette foi leur a permis de développer un goût pour le risque et l’investissement, ainsi qu’une méthodologie toute particulière de contrôle du risque, une expérience de la gestion des timings et du travail à fournir. Très pragmatique, très libérale, cette doctrine financière s’illustre parfois par des erreurs. Mais dans la culture américaine, une erreur est une leçon, on apprend de l’erreur et on s’améliore. Mais n’est-ce pas en forgeant que l’on devient forgeron ? Aujourd’hui, de ce fait, les Américains ont su se doter d’une approche et d’un ensemble de dispositifs très efficace, puissant et influençant le reste du monde. 

Finance européenne : Il est difficile de parler d’industrie quand on aborde la finance européenne. Cette finance a une position bâtarde dans le paysage. Concrètement, elle a longtemps essayé de copier sa voisine atlantiste. Elle continue d’essayer de le faire en travaillant au développement de ses moyens de paiement alternatifs à VISA et MASTERCARD, en ce moment. Mais elle reste profondément ancrée dans un passé révolu. Par exemple, lorsqu’un entrepreneur souhaite ouvrir un compte en banque, on l’informe clairement que la banque ne financera pas de Propriété intellectuelle, de BFR, de développement divers. C’est une des raisons pour lesquelles les entreprises ne sont pas aux normes en matière de protection des données personnelles ou encore de protection des secrets industrielles. Cela fait aussi la joie des agents américains, chinois ou encore russes en matière d’espionnage… la maison est grande ouverte ! La finance européenne est une finance qui se veut « terrienne », avec l’orgueil qui découle de cette approche terrienne. Mais c’est aussi une finance qui a envie d’être considérée comme moderne et elle va donc chercher à copier, parfois sans anticiper et comprendre, ce que font les Américains. Elle est donc à la fois dotée d’outils pertinents, mais ignore le fonctionnement du « Test, Learn & Go » et n’est certainement pas orientée « entrepreneuriat ». 

Finance islamique : On l’oublie un peu trop souvent, pourtant elle oriente et influence près d’un milliard d’individus. Cette doctrine financière est certainement l’antithèse de la finance anglo- saxonne. Elle proscrit tout usage de l’argent pour l’argent, il est donc nécessaire que cet usage soit spécifiquement rattaché à l’économie réelle et uniquement à l’économie. Elle proscrit la thésaurisation et donc l’épargne et l’assurance sont des aspects très encadrés. Le produit financier en lui-même n’a pas de cohérence. Si la doctrine financière européenne se prétend terrienne, on peut largement considérer que la finance islamique l’est. Sa stabilité est de fait jugée comme plus importante que la stabilité financière américaine, toutefois nous resterons très prudents avec ces jugements puisque les contextes sont différents, et que la doctrine anglo-saxonne repose sur l’apprentissage, non sur l’immobilisme. 

Quid de la doctrine chinoise ? 

Une fois mis en exergue ces différentes doctrines, une question se pose naturellement pour qui suit les actualités internationales, pour qui suit les bras de fer à l’échelle macro-économique et géostratégique. Qu’en est il de la doctrine chinoise ? Les différentes doctrines que nous avons abordées précédemment sont autant un moyen de cohésion sociale que d’influence dans le devenir géostratégique, elles conditionnent des pratiques et permettent l’émergence de puissances ou la stagnation d’autres. La Chine est par essence soucieuse de sa propre grandeur, elle est consciente de son exceptionnalisme et de l’importance que celui-ci influence le monde. Mais la Chine est aussi dans une période industrielle qu’elle doit dépasser. Et quand la Chine fait quelque chose, elle le fait parce que le gouvernement central l’a provoqué. 

En adoptant ce point de vue, il est bon de considérer le cas Hong Kong à l’aune des enjeux de souveraineté et d’indépendance. La loi sur la Sûreté nationale promulguée de manière forte par Pékin trouve son sens dans la nécessité de créer un espace économique unifié en vu d’accélérer la financiarisation de la société. Il est nécessaire de comprendre que le comportement chinois, surtout en politique, est un comportement fondé sur la patience, sur la « maîtrise du tempo ». Le cas de Hong Kong devait être réglé dans quelques décennies, toutefois, le gouvernement fut contraint d’accélérer. Sans vouloir entrer dans le débat politique, on peut être en droit de se demander si la gestion diplomatique internationale, vis-à-vis de la Chine, n’aurait pas eu à gagner en maîtrise de soi, en évitant les effets spontanés d’annonce, pour que la question hongkongaise soit traitée avec plus d’équilibre. Plus d’harmonie entre les peuples, plus de facilité pour les exilés fiscaux et autres architectes financiers qui administraient l’argent étranger à Hong Kong… 

Moins une question de principe, c’est une question de survie et de puissance qui oriente les décisions chinoises. Et pour survivre, il est fondamental d’être maître de sa doctrine financière. Il est important que cette doctrine financière soit au service des intérêts de puissance. Hong Kong se présentait comme une fissure dans « l’armure » chinoise, elle permettait de s’interfacer avec le Droit chinois, elle était en mesure de diffuser une doctrine anglo-saxonne particulière et un peu plus libérale, donc elle fragilisait le plan de puissance. Et l’extrême agressivité de la guerre économique, du multilatéralisme créée par Washington ces dernières années, ne pouvait conduire à une autre décision. Cela aurait pu être anticipé sur le plan diplomatique, les entreprises auraient certainement apprécié. 

Aujourd’hui, nous pouvons cependant être pratiquement certains, sans prendre trop de risque à l’affirmer, que la mise sous coupe réglée de Hong Kong vise à instaurer la doctrine financière chinoise en utilisant les interfaces de Hong Kong, couplée à celle de Shanghai et au fonctionnement particulier du Parti Communiste Chinois.


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