États-Unis vs. Europe : deux visions de l’Open Banking

En Europe comme aux États-Unis, le sujet de l’« open banking » agite déjà depuis plusieurs années les acteurs de la Fintech et des services financiers.

Levées de fonds, acquisitions et lancements de nouveaux acteurs se sont multipliés des deux côtés de l’Atlantique, mais avec des approches bien différentes. 

Des écarts non négligeables dans les valorisations

Début 2020, avant la crise du COVID-19, l’annonce de l’acquisition de Plaid par Visa pour 5,3 milliards de dollars marquait tous les esprits. Juste quelques jours après, c’est la levée de fonds de Tink, en Europe cette fois, qui suscitait l’intérêt : elle portait la valorisation de cette startup suédoise à 415 millions d’euros. Une valorisation certes impressionnante, mais qui, face à Plaid, pose question…

Car Plaid, comme Tink, s’est lancé en 2012. Les deux startups sont leaders sur leur marché local. Elles sont aussi des acteurs clés de la consolidation du secteur (fin mars 2020, Tink annonçait par exemple l’acquisition de l’espagnol Eurobits Technologies pour 15,5 millions d’euros). Pourtant, leurs valorisations respectives n’ont absolument rien à voir… Pourquoi un tel écart ? 

Deux continents, deux contextes

Les facteurs explicatifs sont bien évidemment multiples, mais la différence la plus évidente réside dans le fait que ces deux entreprises se sont lancées et opèrent sur deux continents différents, ayant chacun une approche particulière de l’Open Banking.

Le contexte européen est connu : l’approche suivie a clairement été motivée par la régulation. Aujourd’hui « DSP2 » est aussi populaire que le mot « Fintech » dans le domaine des services financiers. Avec cette directive, le régulateur européen a défini un cadre auquel toutes les banques vont devoir, in fine, se conformer.

A l’inverse, aux Etats-Unis, le marché répond à une logique plus libérale : le mouvement vers l’open banking est impulsé par l’industrie elle-même. De nouveaux venus, ainsi que des acteurs établis, se sont mis en ordre de marche (ou pas) pour répondre aux attentes changeantes des clients. Avec cette approche, il est important de comprendre qu’aucune incitation de la part du régulateur ne force les différents acteurs du marché à avancer dans une direction particulière, ce qui a pour résultat de faire émerger des différences majeures avec l’Europe. 

Il existe deux différences principales

–   Le taux d’adoption : aux États-Unis, tous les acteurs des services financiers ne se sont pas encore saisis du concept d’Open Banking. Certaines banques ont fait le choix d’ouvrir leurs portes, d’autres non. Pour un agrégateur, il est donc plus difficile de se connecter à toutes les institutions bancaires. Conséquence : les barrières à l’entrée sont plus fortes qu’en Europe.

–   L’absence d’harmonisation : certaines connexions sont réalisées via des API sécurisées (c’est le cas pour des banques comme JP Morgan ou Citibank, qui sont en avance sur le sujet), mais la plupart reposent encore sur le partage de mot de passe et le « screen scraping ». Conséquence : il existe une différence de valeur entre les différents types de connexions, à la différence de l’Europe qui vise une standardisation de ces dernières.

Ce marché à deux vitesses permet aux agrégateurs américains de véritablement pouvoir se différencier par le nombre et la qualité des connexions. Les connexions par API ont bien plus de valeur que celles reposant sur le « screen scraping », car elles sont bien plus fiables et sécurisées… d’autant plus lorsque les entreprises utilisant cette méthode n’ont pas besoin de licence et ne sont pas contrôlées par un régulateur, à la différence de leurs homologues européennes. 

La valeur de Plaid réside donc essentiellement dans les nombreux accords signés avec les banques pour construire ou utiliser leurs API, afin d’accéder à leurs données de façon totalement sécurisée.

Les effets sur la consolidation et la structure de marché

En Europe, la nécessité pour les banques de respecter la directive DSP2 à une date donnée s’est traduite par un sentiment d’urgence, du côté de la demande, comme de l’offre. 17 (oui, dix-sept !) agrégateurs se sont lancés en Europe depuis 2012. Aucun vrai leader pan-européen n’a pour l’instant émergé, même si Tink est en tête. Au contraire, des leaders locaux se multiplient : la consolidation prendra du temps.

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Bien sûr, grâce à la DSP2, l’Europe tend vers une harmonisation et la constitution d’un marché homogène, mais c’est encore loin d’être le cas, pour au moins deux raisons :

–   La directive a été transposée en lois locales dans les différents États-membres, ce qui a créé certaines disparités locales, puisqu’il y a autant d’interprétations du texte que de pays. Les entreprises qui souhaitent opérer à travers toute l’Europe doivent donc s’entourer de juristes locaux, pour bien appréhender les différences de législations locales…

–   Le marché européen reste fragmenté, culturellement et linguistiquement. Des présences locales sont nécessaires pour signer les contrats, ce qui est un frein à la croissance des opérateurs paneuropéens.

De l’autre côté de l’Atlantique, la régulation est loin d’être le souci principal, même si le système fédéral implique des différences, parfois importantes, entre les législations bancaires des différents Etats.

D’ailleurs, le marché de l’agrégation de données bancaires a émergé aux Etats-Unis bien avant que le terme « Open Banking » ne voie le jour. Yodlee, l’acteur historique de ce marché s’est lancé en 1999 ! Celui-ci est entré en bourse en 2014, avant d’être l’objet d’une OPA par Envestnet en 2015, pour 660 millions de dollars. Un autre acteur s’est lancé, en 2009 : Quovo, acheté par Plaid début 2019. Aujourd’hui, ce marché se réduit donc essentiellement à deux acteurs : Plaid et Yodlee. Et c’est tout.

Plaid est même ultra-dominant, avec une situation de quasi-monopole et des accords avec 80% des principales fintech du pays. En seulement quelques années, grâce au soutien de ses investisseurs et plusieurs levées de fonds, Plaid a su développer des relations avec les principaux établissements bancaires. L’entreprise a connu une croissance rapide, jusqu’à devenir leader d’un marché aussi important que le marché européen, mais bien plus homogène et moins régulé…

C’est ce statut de quasi-monopole, ainsi que les fortes barrières à l’entrée sur ce marché, qui expliquent, au moins en partie, la valorisation bien supérieure de Plaid par rapport à son homologue européen Tink.


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