Hong Kong, Cryptomonnaie : de l’usage et de la puissance #2

NDLR : Cette tribune d’Olivier Queval-Bourgeois fait suite à une première, publiée également sur notre média, à lire par ici !

La prise de contrôle juridique de Hong Kong se révélait comme visant à satisfaire un besoin d’unité politique, juridique et économique pour la Chine. On comprend d’autant mieux l’importance de cette décision dès lors où l’on accepte que la Doctrine financière chinoise est en cours d’élaboration. Mais pour qu’un système financier cohérent existe, il a besoin de deux aspects forts : un territoire où le droit est unifié, le droit étant garant de son fonctionnement, et une monnaie. Ces derniers jours, aux États-Unis, les banques sont confrontées à une pénurie… de cash ! Le manque de monnaie métallique et papier en circulation révèle l’importance d’un medium fluide et efficace, la digitalisation de ce medium est donc centrale, à notre époque. Et il semblerait que ce soit dans cette ligne que la Chine avance sur la question de sa cryptomonnaie.

Doctrine financière chinoise et conquête monétaire : la cryptomonnaie 

La puissance américaine et son impact sur l’Occident, y compris sur la doctrine financière européenne, combine sa perception doctrinale, son ingéniosité à la prise de risque et à sa maîtrise par… le dollars américain (USD). La monnaie américaine est l’instrument du marché mondial, de la globalisation, et l’instrument le plus puissant de promotion de l’American Dream. Il crée aussi une véritable dépendance des administrations en faveur des États-Unis et de la bonne volonté du Trésor américain. Une volonté qui n’est pas politique, bien entendu ! C’est d’ailleurs à cause de ce caractère très « fair play » que les Européens ont constitué leur propre monnaie unique, sur un marché commun plus étendu, normalement afin d’éviter que les petits marchés domestiques de chaque nation européenne ne soient vecteurs de la faiblesse des États et des peuples. 

C’est tout naturellement que la doctrine chinoise doit également se doter d’une interface monétaire capable de transcender les frontières simplement, en offrant cependant ce qu’il faut de contrôle pour parfaitement représenter sa propre doctrine financière. Alors, pourquoi la cryptomonnaie ? 

La cryptomonnaie est un mécanisme transactionnel qui permet de se débarrasser des contraintes réglementaires internationales, donc américaines, tout en facilitant le déploiement de points de transfert. Concrètement, un simple Smartphone permet de faire passer le cash de compte à compte, de manière optimale, sans avoir besoin de déployer différents outils, contrats, organisations humaines pour cela. A titre de comparaison, la finance européenne se plie volontiers au KYC (« Connaît ton Client ») afin de lutter contre les fraudes diverses. Aujourd’hui, le gros des banques de détails voient leur activité principalement orientée sur le réglementaire. La cryptomonnaie permet d’automatiser tous ces aspects. Les banques traditionnelles ont des interfaces informatiques trop vieilles, assez peu de volonté de se moderniser, et risquent des impacts sociaux et humains terribles, si elles réalisaient leur mutation. La Chine le sait et le recours à la cryptomonnaie est un moyen d’offrir une monnaie se déplaçant rapidement, dans un environnement sécurisé et avec un ensemble de services capables de séduire les usagers. Donc d’exploiter les faiblesses des institutions européennes vieillissantes. 

Stratégiquement, cependant, il ne s’agit que de suivre le plan de conquête et influence mondiale. Cela amène une question importante : A quoi sert la cryptomonnaie ? 

Le Bitcoin fut initialement conçu pour que chaque personne soit capable de gérer son argent sans avoir à passer par des intermédiaires. Il avait la particularité de permettre la thésaurisation physique, tout autant que la transaction autonome et aussi l’auto-régulation. C’est une œuvre profondément marquée par la culture Libre qui prône l’autonomie des personnes et des citoyens. En ce sens, le recours par la Chine à un dispositif de ce genre est assez cohérent, la Nation veut éviter l’ingérence étrangère, donc connaître à nouveau les humiliations de la colonisation. La doctrine financière chinoise est donc une doctrine souveraine. Elle prône la souveraineté. 

Qu’est-ce que signifie exactement la souveraineté ? En définitive, la Loi sur la Sûreté nationale pose les fondements de ce que sera la doctrine financière chinoise. Et le recours à la cryptomonnaie dite e-yuan (à l’heure actuelle) permettra certainement d’appuyer cette volonté. La doctrine va également se manifester par petite touche avec des résultats intriguants. Le 14 juillet 2020, Investing.com titrait « Les obligations d’État chinoises attirent les investisseurs, rendements élevés » et le taux était effectivement de 3 % contre 0,3 % à 0,5 % pour les bons du Trésor américain. C’est ça aussi la doctrine financière chinoise, un équilibre particulier entre industrie financière, libéralité marchande forte, culture de la négociation et de l’harmonie, et rigueur de l’État. Il est certain que cette pratique, cette garantie de stabilité et de libéralité marchande se retrouvera dans le dispositif de paiement par cryptomonnaie, affranchi de la doctrine américaine. 

Quid de la doctrine européenne ? 

Et pendant ce temps-là… les Européens copiaient ! Il ne s’agit pas ici de pratiquer un « european bashing », mais force est de constater qu’il n’y a pas de plan et pas d’unité cohérente dans ce qui est fait en Europe en général, en France en particulier. Comme nous l’avons évoqué précédemment dans ce dossier, 80 % du temps et des forces des banques sont mobilisées à mettre en adéquation les modèles avec la réglementation, sans pour autant réaliser réellement de changement et de mutation profonde. La raison est purement structurelle et purement sociale : les moyens technologiques aujourd’hui permettent de s’affranchir d’une masse salariale trop lourde. Plusieurs plans de licenciement et de non-renouvellement de poste sont déjà lancés à cette fin, mais le processus reste lent. 

A titre d’exemple de résistance « politique », la question de l’alternative à VISA et MASTERCARD, le fameux EPI, était « dans les tuyaux » il y a plus de dix ans ! DIX ANS ! Aujourd’hui, il est présenté en grande pompe comme une alternative viable, un grand élan de souveraineté européenne. Mais un œil aguerri ne peut que sourire de cette candeur car, en parallèle, Apple consolide ses positions et rattrape son retard dans le Paiement mobile en s’affranchissant de la TPE/PME, comme le rapporte Presse-Citron dans son article du 12 juillet 2020 : « Apple Pay prépare une fonctionnalité qui changera tout dans son utilisation ». Apple développe une approche « user friendly » plus « human-to-human » qui devrait lui conférer une longueur d’avance sur ses concurrents et sur les institutions financières classiques. 

La doctrine financière européenne n’est, aujourd’hui, clairement plus dans la course. Elle n’offre ni stabilité, ni soutien à l’entrepreneuriat. Ses outils de contrôle et sa mentalité éloignée du « Test, Learn & Go » engendre des affaires comme Wirecard, combinant à la fois une Due Diligence bancale autant qu’une intrigue liée à l’influence et l’ingérence de nations beaucoup plus agressives et soucieuses de leur puissance. Est-il possible que cette doctrine se réinvente ? 

Éventuellement, mais cela partira de la base et en aucun cas des hautes sphères. Sera-t-elle empreinte de la doctrine américaine ? Encore pour un moment, oui. Est-ce qu’elle se nourrira de la doctrine chinoise ? Même si les gouvernants européens, les législateurs veulent se rassurer sur leur véritable autorité en la matière, hormis agir sur les Opérateurs d’Importances Vitales (i.e. entreprises considérées comme stratégiques par les gouvernements – environs 250 structures à 1000 en cercle élargi), le pouvoir apparaît plutôt fragile. Le reste du « peuple », des « entreprises » qui ne sont pas des OIV, doivent se débrouiller seuls. Et c’est finalement du bon sens, aussi, de ne pas toujours attendre des gouvernants mais de faire preuve d’ingéniosité. Si on peut paraphraser Shakespeare en disant « Il y a quelque chose de pourris au sein de la finance européenne », on peut aussi se rappeler les paroles célèbres de JFK : « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Ce dossier présente bien la différence de doctrine financière, et il fait aussi comprendre que la question financière est une question du « vivant », de l’humain. Il importe donc à chacun de créer et développer cette doctrine, comme un collectif réel. Il importe à chacun de travailler pour construire une doctrine, sans attendre nécessairement que des instances engluées dans leurs processus et leurs passés apportent d’elle-même la solution.


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