L’ESG n’est-il qu’un trompe-l’oeil ?

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La finance responsable est un objectif louable, mais la transition ne peut se faire en quelques mois. Elle nécessitera une refonte en profondeur des pratiques, des process et la mise en place d’outils adaptés. On ne peut pas dire qu’un financier soit un social-responsable natif… Il faudra du temps pour évoluer.

Coïncidence ou causalité, quelques jours après l’annonce d’une enquête lancée par la Securities and Exchange Commission (SEC) sur les pratiques ESG (Environnement, Social et Gouvernance) du gestionnaire DWS, la Commission européenne publie enfin le très controversé rapport de BlackRock sur la finance durable au sein des banques européennes. Comme on pouvait s’y attendre, le rapport n’est pas tendre et fustige des pratiques disparates, mal organisées et peu efficaces, que ce soit au niveau des acteurs bancaires, mais aussi des régulateurs qui semblent incapables d’avoir une vision commune du sujet. Les conclusions du rapport vont toujours dans le même sens : définir des standards. Plus facile à dire qu’à faire !

Greenwashing

Ces deux actualités coup sur coup remettent le greenwashing au coeur du débat de la finance responsable. Il y a quelques jours à peine, Olivia Grégoire, secrétaire d’État chargée de l’Économie sociale, solidaire et responsable, implorait de ses voeux qu’on lui fournisse des chiffres dans des tableurs Excel plutôt que de grandes déclarations dans des rapports de gestion. C’est tout à fait louable, mais le risque de déception est grand. Comme beaucoup de transitions, celle-ci se fait trop vite. Depuis plusieurs mois, la plupart des grands gestionnaires d’actifs ont déclaré passer leur gestion au tout ISR (Investissement socialement responsable) ou se sont donné des objectifs liés à la réduction des émissions de carbone très ambitieux. C’est un travail colossal qui nécessite une refonte en profondeur des portefeuilles d’actifs, des process de gestion et la mise en place d’outils de mesure. Cela représente des milliers de milliards qui doivent se réorganiser. Cette mutation est majeure et peut engendrer des risques sur les cotations boursières voire déstabiliser certains secteurs entiers de l’économie. Il est irréaliste de penser achever une telle modification en quelques mois. Il est donc assez « normal » d’avoir une distorsion entre les chiffres et le discours.

On a souvent dit que la crise sanitaire avait été un facteur d’accélération. Dans certains domaines, c’est plutôt un effet d’urgence qu’elle a créé. À force de manquer de masques, de gants, de vaccins, le temps s’est rétréci et il faut tout de suite être dans le fameux « monde de demain » où l’environnement sera sauvé, la gouvernance équilibrée entre les femmes et les hommes, le tout dans une société responsabilisée. Certains commencent même à parler de passer à « l’état d’urgence climatique », ce qui aurait un impact plus que considérable sur nos économies et nos modes de vie.

Une question de temporalité

Non, le monde ne va pas ainsi. Rappelons que le secteur de la finance représente dans son ensemble plus de douze fois la taille de l’économie réelle. Il ne peut pas muter dans la même temporalité qu’une intentionnalité quand bien même est-elle souvent portée par lui-même. Le secteur a besoin d’être accompagné et c’est là le rôle des régulateurs et des politiques qui doivent rapidement travailler avec les acteurs économiques sur des standards au niveau européen. Pas simple, tant on a dérivé depuis plusieurs années de symposiums en conférences entre dogmatisme et idéalisme. Les agences de notations, d’évaluation, les cabinets de conseil dans le domaine ne se comptent plus, chacun justifiant sa raison d’être par sa spécificité. Alors, oui : pas simple de définir des standards et des normes, mais l’urgence est là, car le risque est de s’en voir imposer par de plus puissants que nous. Ce ne serait malheureusement pas la première fois.

De leur côté, les investisseurs doivent être vigilants, car tant qu’une telle hétérogénéité perdurera, il sera compliqué de mesurer réellement les effets d’une politique d’investissement responsable. L’offre de fonds « verts » ou « à impact » s’étoffe de jour en jour. Elle se segmente même sur des verticales diverses dont les systèmes de mesure peuvent parfois être très éloignés. Réconcilier l’ensemble de ces données n’est pas simple et a un coût, surtout pour des investissements dits alternatifs dont le poids demeure très faible dans les allocations d’actifs.Nous sommes au début d’un cycle, il est normal de voir émerger des initiatives diverses, encore faut-il que ces notions ne prévalent pas sur le rôle du financier, mais coexistent. De la même manière que l’entreprise qui se donne une mission statutaire ne doit pas faire le deuil de sa rentabilité, la finance qui se responsabilise ne doit pas devenir dogmatique.

Article initialement écrit pour notre magazine à télécharger gratuitement par ici 

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