Covid-19 : Quels impacts sur l’industrie financière ?

Le coronavirus aura un impact certain sur l'industrie financière toute en entière. Cependant, il n'aura pas le même impact en fonction des différents secteurs assurantiels et bancaires.

NDLR : Cet article est le n°2 d’une série, au nombre de 9, sur base d’entretiens et d’échanges réalisés par Howard Partners, avec des opérationnels. Retrouvez les articles précédents :

Selon les modèles économiques des filières assurantielles et bancaires, les impacts du covid19 ne sont pas les mêmes. Quelles sont alors les expositions de leurs métiers, nombreux, sur le court terme et leurs inducteurs ? 

Sur l’assurance, des expositions aux risques hétérogènes en fonction des filières 

Le modèle économique de l’assurance et de la protection sociale le protège, pour partie, et résiste à court terme, les cotisations sont perçues à échoir et les polices disposent souvent de clauses d’exclusion de garanties en cas de pandémie. L’effet réglementaire de solvabilité II contribue à la résistance du secteur, le provisionnement de capitaux et l’évaluation par stress tests à partir de cartographie et scénarios de risques renforce leur maitrise des projections financières et les actions correctives ou de compensation.

  1. Sur la filière IARD, le confinement réduit considérablement l’usage de l’automobile et ce faisant, les sinistres matériels et corporels. Les vols d’habitations, leur dégradation, inondation ou incendie sont également réduits, ou limités par l’ampleur, par la seule présence de ses occupants. Cela « booste » aussi les Garanties Accident de la Vie qui, même en temps normal, affichent des rentabilités techniques encore généreuses. Au niveau des professionnels, les garanties multirisques pro pour perte d’exploitation ne sont pas exigibles en cas de pandémie. Pour cette filière assurantielle, même le ratio combiné s’améliore mécaniquement pour chaque jour de confinement supplémentaire.

  1. Concernant la filière Santé, le constat est plus mitigé, les cabinets médicaux, généralistes, dentaires ou ophtalmologique sont désertés, les RDV avec les spécialistes pour interventions chirurgicales non vitales sont reportés et ils ne pourront pas être réalisés entre la sortie du confinement et la fin d’année 2020. Les liquidations de prestations sont donc considérablement réduites. Cependant, on peut s’interroger sur les modalités des prises en charges des établissements de soins privés (et des actes de leurs médecins) mais, sauf si la pandémie imprime des résurgences périodiques et d’ampleur dans la durée, cela ne devrait pas impacter de maniére considérable les complémentaires santé. Il faut en effet rappeler les coûts directs des hospitalisations massives liées au covid19 sont des risques majoritairement couverts par le régime de base et non par les complémentaires. Par ailleurs, l’explosion les téléconsultations médicales, habituellement remboursées pour les affections longues durées (ALD), ne sont aujourd’hui temporairement plus limitées à cette seule population sur cette période inédite de covid19 et sont intégralement remboursées pas le régime de base. Dernier détail, le gel hydroalcoolique et les masques, commandés par centaines de millions sont également à la charge du régime de base (hors consommation marginale du particulier qui reste à sa charge).

  1. Quant à la filière prévoyance, il n’y a pas de position de place. Le covid 19 a augmentée l’activité liée aux arrêts de travail du fait des états grippaux mais dans une mesure raisonnable sur un portefeuille représentatif de la population. A contrario, les assurances prévoyance par catégorie professionnelle ciblée, comme le personnel médical, notent une augmentation considérable des sinistres. Par ailleurs, les garanties « maintien de salaire » de tous les arrêts de travail ou maladie (covid ou non) ont vu l’obligation de maintien de salaire de l’employeur s’appliquer sans franchise (passage de 7 à 1 jour). Pour les assureurs qui ont cette garantie en portefeuille, cela représente une indemnisation supplémentaire substantielle.

À la marge, quelques acteurs prennent en charge les arrêts pour cause d’isolement au-delà des engagements contractuels par solidarité avec les personnes fragiles (personnes en ALD ou femmes enceintes). D’autres vont encore plus loin et prennent aussi en charge les arrêts de travail liés à une garde d’enfants qui ne rentrent pas contractuellement dans le cadre de ces garanties. Le chômage partiel, lui, n’impacte pas les assurances-Prévoyance en tant que tel ; mais rappelons que les assurance prévoyance maintiennent leurs garanties sur la période de chômage partiel sans contrepartie de cotisations. Là encore, l’impact peut être lourd en fonction des catégories professionnelles.

  1. Sur la Filière épargne-vie, la situation est plus tendue. Elle est en effet exposée aux risques de mortalité. A l’heure de cette publication, la surmortalité liée au covid19 n’est pas encore de nature à déséquilibrer massivement le marché et celle de la grippe saisonnière largement inférieure aux années passées (2014-2015 : 18.300 décès). Irons-nous jusqu’à voir des levées de réserves pour des assureurs exposés à des risques de longévité ? Cela s’avère fort peu probable compte tenu de la courbe des décès dont le point d’inflexion semble seulement se confirmer aujourd’hui. (14.393 décès au 12 avril 2020)

Les assurances-vie ont incité les épargnants à investir sur des enveloppes en Unité de Compte (UC), la politique de taux bas mettant à mal la rentabilité des fonds Euros. Seulement, les actifs sous-jacents de ces fonds UC se sont dépréciés en moyenne d’un tiers de leur valeur depuis le début de la crise, laminant la confiance et timide acceptation des épargnants à retenir des profils d’investissement plus risqués (UC vs.fonds Euros). Ils encaissent les pertes. Mais, cette baisse significative impacte directement les commissions et bénéfices, source principale de revenu en Epargne-vie, sur leur stock. Sachant que trouver des véhicules d’(ré)investissement pour les produits garantis (exemple fonds Euros) était déjà une épreuve avant crise, pour les assureurs qui n’avaient pas suffisamment désensibilisé leur bilan, le sujet s’annonce particulièrement délicat demain. En attendant, ces acteurs piochent dans leurs réserves. La problématique de revenu se reporte également sur le flux, qui enregistre chez les grands acteurs un effondrement de la collecte, de 5 à 10 fois de moins qu’à l’ordinaire. L’alternative digitale de souscription est peu crédible car l’usage est peu mature en épargne et l’offre, complexe, reste adossée sur un devoir de conseil.

  1. Sur la filière Assurance-crédit, c’est l’effervescence, le taux de sinistralités monte en flèche (déclarations à ce stade) pour les entreprises recourant à l’assurance-crédit. Sont principalement touchées les entreprises dédiées à l’export biensûr et les secteurs durement touchés comme la restauration, le tourisme ou les industries manufacturières. La recherche d’efficacité est de mise pour les règlements afin d’éviter l’effet domino. Il est question d’assouplir les règles d’application les garanties, avec une réassurance gouvernementale en cas de défaillance. Ces mesures d’adaptation des modalités contractuelles vont de l’augmentation du délai de prorogations de paiement (>60jrs) et des transmissions de dossier contentieux (+30jrs) à la souplesse dans les déclarations de Chiffre d’affaires, en passant par la suspension de prime d’assurance durant le confinement et règlement anticipé des sinistres.

  1. Pour la filière Emprunteurs, principalement applicables aux personnes physiques, les risques sont limités car ils couvrent le décès, la perte Totale et Irréversible d’Autonomie (PTIA) et l’invalidité ou incapacité temporaire totale ou définitive de travail et perte d’emploi. Hormis le Décès, limité pour l’heure, le covid19 n’occasionne pas de perte d’autonomie ou d’invalidité, du moins en l’état des actuelles connaissances. La situation économique qui s’en suivra générera des pertes d’emploi mais cette garantie, facultative, est coûteuse pour le bénéficiaire et très peu souscrite. La crise met en sommeil le marché de l’immobilier et des emprunts bancaires associés. Par répercution les nouvelles souscriptions d’assurance emprunteur sont quasi à l’arrêt et ne pourront reprendre qu’au déconfinement.

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Un modèle globalement épargné, mais fortement tributaire du tissu économique global

À moyen terme, en revanche, en cas de dégradation marquée du marché, l’exposition des assurances à la santé des entreprises sur tout type de contrats professionnelles (IARD, santé, prévoyance, épargne, crédit) se traduira fatalement par une chute des revenus en proportion du taux de faillite et de la dépréciation des actifs financiers. La plupart des cadres de gestion des risques et des capitaux n’ont pas été élaborés pour faire face à l’ampleur de cette crise économique mondiale. Les regards sont rivés sur l’efficacité du soutien aux entreprises pour leur trésorerie et leurs emplois car les prochaines premières échéances de cotisations, post-covid19, seront dues fin juin. 

Notons que les phénomènes sociaux peuvent constituer un risque pour les assurances, déjà pointées du doigt en ce début de confinement et qui ont nécessités quelques explications de texte. En effet, en période de crise, les économies des particuliers sont mises à mal et il n’est pas exclu que certain réclame le remboursement d’une partie de leur prime, d’autant que certains acteurs de place l’ont déjà fait spontanément.

Les modèles de solvabilité et de provisionnement de tous ces risques induits sont actuellement pleinement exploités pour prendre les mesures opérationnelles de préservation du bilan. 

Sur la Banque, l’exposition des métiers dépend de facteurs exogènes. 

  • Indéniablement, la crise du Covid-19 aura des répercussions sur le secteur bancaire, dont la capitalisation, d’ores et déjà, ne pèse pas plus que 20% de leurs fonds propres. Maintenant, dire comment le modèle bancaire va être impacté semble délicat, tant c’est bien une approche systémique qu’il convient d’avoir. Les banques vont soutenir l’économie et les entreprises, couvertes par la garantie de l’Etat, lui-même couvert par les banques centrales. Les Etats et les banques centrales ont beaucoup appris de la faillite de Lehman Brothers et de l’effet domino qui s’en est suivi, notamment sur la liquidité et la confiance des marchés. Donc, les Etats ne pourront que soutenir le système bancaire, sous de forme de garanties. Mais, est-ce que cela suffira pour redévelopper la confiance, et donc la consommation des ménages et des entreprises ? Car toute la question repose sur mot, la confiance.

Or, sans rebond de la consommation et un retour à la croissance, une fois le choc absorbé, la question d’une dévaluation pourrait être envisagée, sous pression des pays européens du sud, voire des Etats-Unis, ce qui changerait grandement la donne pour les composantes des revenus bancaires, tant d’un point de vue production de crédits que de marge d’intérêts.

La crise du Covid-19 va être un accélérateur de transformation des métiers purement bancaires.

  1. Pour les moyens de paiement, indéniablement, la crise du Covid-19 aura poussé les consommateurs à utiliser les solutions de paiement à distance, devenant une norme. Il est probable que la généralisation de ces solutions sera un objectif primordial. Par ailleurs, l’utilisation de données comme la géolocalisation, l’identité, a permis de faire une étude plus précise des comportements des individus en ce temps de crise. Il est probable qu’il y ait aussi une appropriation plus importante de ces techniques d’analyse des achats des individus à des fins de prévention des risques (fraude par exemple) et de marketing (en partenariat avec le monde de la distribution)

  1. Pour la filière crédit, les modèles de risques vont devoir s’adapter, compte tenu de la possible récession, notamment en matière d’octroi, en intégrant les différentes garanties d’Etat qui devraient émerger. La valorisation des garanties va être aussi un enjeu, les sous-jacents, qu’ils soient immobiliers, mobiliers, patrimoniaux d’une manière plus générale, étant directement impactés par la crise. L’analyse de ces sous-jacents sera primordiale pour amoindrir la « casse ».  Le report d’échéances de crédit pour ne pas étrangler les entreprises et les particuliers permettra de ne pas asphyxier la relance de la consommation. Les modèles de scoring devront tenir compte d’un contexte économique plus endetté, sans remettre en cause des fondamentaux d’analyse du risque de contrepartie ou de crédit. La question du modèle économique, qui plus est, en période de taux bas, sera une nouvelle fois abordée. Les métiers de refinancement de la dette, voire de garanties/dérivés auront fort à faire pour sauvegarder une rentabilité affaiblie, qu’un niveau de commissions encore faible dans sa contribution au PNB ne saurait contrebalancer. Enfin, la crise du Covid-19 a là aussi permis de mettre en évidence l’efficacité des processus à distance, les emprunteurs ayant probablement encore plus, dans ce contexte, apprécié le gain de temps et la réactivité des prêteurs, comme des crowdlenders. Les processus digitaux seront de plus en plus la norme, même sur des crédits long terme. 

  1. Pour l’épargne, la crise aura développé la volonté des individus à être utiles à un collectif, à être solidaires. De fait, ils seront d’autant plus sensibles à la cause qu’ils pourraient servir par leur épargne. Des solutions d’épargne directement affectée sur des petites entreprises locales, des commerçants, des restaurateurs, tout ce qui fait le lien social local, seront probablement plébiscitées.

  1. Le modèle de distribution d’une manière générale des services bancaires auprès des particuliers sera très fortement impacté par la crise. Un nouveau modèle sera à définir, en apprenant de l’autonomie accrue des opérations, en lien direct avec les clients, en valorisant la place du contact humain dans les agences, même s’il n’est pas directement créateur de PNB, en incarnant le rôle de chef d’orchestre économique localement. L’agence deviendra un espace de vie sociale.

Ce qu’il faut retenir :

  • Les tensions sur les filières d’assurance restent dans les limites de leurs solvabilités mais la tenue de ce secteur sera, sur les prochains mois, dépendante de la santé des entreprises (maintien des contrats professionnels ou collectifs), des emplois (maintien des contrats particuliers) et durée du confinement crise (perte de revenu de souscription).
  • Les activités de distribution sont les plus impactées par la distanciation sociale, elles grèvent les revenus et, à considérer que la crise s’installe, nécessiteront une redéfinition du modèle.
  • De nouvelles opportunités pour de nouveaux services différentiant se profilent en exploitant toujours un peu plus les technologies du sans contact, de la digitalisation et de l’automatisme.

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